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Nouvelles de Bangui - par webMaster le 14/12/2015 @ 17:57

Une longue lettre de notre confrère Edouard Tsimba à Bangui. Responsable du grand séminaire, ce dernier est leiu de refuge pour la population chrétienne depuis le début de la guerre. Le nombre de réfugiés varie entre 2.000 et 5.000 selon que les troubles sont plus ou moins dangereux.

 

Décembre 2012- décembre 2015, trois très longues années

A la fin du mois de septembre, il n’était pas possible de se déplacer facilement dans la Capitale comme à l’intérieur du pays. Il était plus prudent pour tout le monde de rester où l’on était. De nouveau de l’insécurité et cela a augmenté vers mi-octobre. Des gens qui étaient avec nous et qui sont rentrés chez eux dans les quartiers ont commencé à revenir. Des gens que l’on avait aidé à reprendre la vie (réparation de la maison, commencer un petit commerce, s’acheter quelques biens, aider pour les frais pour l’école des enfants, acheter des médicaments pour soulager quelques uns…). Ces gens  sont de nouveau chez nous. Ils avaient de nouveau tout perdu et l’insécurité augmentait dans certains quartiers de la ville comme dans certaines villes à l’intérieur du pays. Des maisons ont été brûlées, au moins une paroisse a été complètement détruite, des blessés, de morts… Personne n’est épargnée quand il y a des balles perdues.

Alors que le nombre de déplacés (réfugiés) était descendu jusque moins de 2000 à la fin du mois d’août, maintenant, ils sont de nouveau presque 5000 personnes à se réfugier chez nous. Il y a quelques jeunes filles qui seront mères très prochainement.  Mais les pères de ces enfants ne sont plus dans le site. Depuis le mois de février, il n’y a plus chez nous ni dispensaire, ni maternité. Maintenant, nous devons nous débrouiller pour nous occuper, un peu, de tout. Il faisait un peu calme, il y avait du silence, maintenant, ce n’est plus possible. Ca me rappelle les premières semaines du mois décembre 2013. C’est presque certain que ces gens vont encore rester chez nous quelques mois. Combien ? Qui le sait ?

En attendant, et heureusement d’ailleurs, nous avions fait des limites dans la maison. Il y a un peu plus que la moitié de notre terrain qui est réservée aux réfugiés (déplacés). L’autre partie est réservée à nos jeunes et aux formateurs. Les gens essayent de respecter ces limites. Nous avons besoin d’un espace pour nous si non, impossible de travailler. Mais cela n’empêche pas certains enfants  et quelques adultes de dépasser, de temps en temps, ces limites. Que faire ? Il faut de la patience pour répéter en leur montrant beaucoup d’amour mais aussi en leur demandant de l’amour pour nous.

Les tentes reconstruites pour les déplacés sont un peu distantes de tous les bâtiments occupés par nos jeunes. Ceux-ci peuvent donc suivre les cours et avoir de l’espace nécessaire pour étudier, pour travailler manuellement, pour prier… Beaucoup de gens, la plupart malheureusement, continuent de dormir à même le sol. Beaucoup dorment encore dehors, devant les bâtiments que nous n’utilisons pas. Le poulailler, vidé dès le début, sert toujours de dortoir pour un bon nombre.

Le jardin que nous avions commencé pour les légumes a de nouveau échoué parce que c’est sur ce même terrain que les gens se retrouvent. On a encore une trentaine de chèvres. Nous devrions en avoir déjà plus qu’une centaine. Une bonne partie a été volée. La nuit, les gens prenaient quelques unes de nos chèvres, les portaient au dos comme s’ils portaient un bébé. Ainsi, ils trompaient même ceux qui parmi eux assuraient la sécurité du site. Mais parmi les « voleurs », il y avait aussi des gens de la sécurité. Ils ont été chassés depuis lors de chez nous. Même l’acheteur n’habitait pas loin de chez nous.

Les gens commencent à manquer de bois de chauffage. Je les vois maintenant se servir des rameaux de palmier pour la cuisine. Ce matin j’ai vu des gens qui cherchaient à tout prix à prendre quelques branches sèches de nos arbres. J’en ai vu d’autres qui coupaient les racines ou les écorces de quelques arbres pour les utiliser. Evidemment si cela se fait trop souvent, les arbres finiront par sécher aussi. Là quand même, je suis intervenu pour demander qu’on arrête cette pratique.

Et la faim, et la tension de l’insécurité et le fait de rester des journées entières sans rien faire ou presque, le fait de rester à garder dans les cœurs et à penser à ce qu’ils ont perdu comme membres de famille et biens, le fait de ne pas savoir comment recommencer et comment sera demain font qu’on commence à constater parmi les gens des comportements bizarres. En effet, il n’y a pas un vrai accompagnement psychologique suivi pour aider les gens à vivre ces années de tension. De temps en temps, une ONG s’improvise pour écouter les gens et les accompagner. Mais je leur demande de ne pas jouer avec la vie des gens.

Pendant qu’on prie à la chapelle, une dame entre bien respectueusement, va droit devant au premier banc et s’assied. Elle se lève après un tout petit temps. Elle continue vers l’autel et va s’assoir à la chaise réservée au célébrant principal lors des eucharisties. Un séminariste va lui demander de ne pas y rester, elle ne fait aucun problème et rentre s’assoir avec tout le monde. Puis, elle sort de la chapelle sans déranger en passant me dire à l’oreille « papa, je sors un peu, mais on va se voir. » Nous en avons quelques uns ainsi avec des comportements bizarres, mais ils ne sont pas nécessairement dangereux.

Une autre dame est convaincue qu’elle est religieuse de plusieurs Instituts à la fois. Elle est même convaincue qu’elle est chez nous pour un stage. Elle peut être dangereuse et violente. Il faut parfois lui parler avec beaucoup de fermeté. Alors, elle se calme, pour un moment. Quand il y avait encore un dispensaire, le médecin pouvait lui donner quelque chose pour la calmer pour quelques heures…

La journée comme la nuit, et cela plus fréquemment maintenant, on entend des gens de l’intérieur des tentes qu’ils habitent dire à haute voix : « il y a un esprit ici, il me fait ceci…j’ai peur, je n’en peux plus, au secours… ».  Les gens accourent vers la personne, certains se mettent à prier, d’autres rient, d’autres encore ne comprennent rien… Il m’est arrivé plus d’une fois d’aller aussi. Une seule fois, debout devant ma chambre, j’ai crié à haute voix : « Ca suffit, silence ». Quelque chose a marché, tout était redevenu calme, la personne qui a attiré les gens était en paix comme s’il n’y avait rien eu… et les gens me regardaient, moi. Je me demandais ce que je venais de faire et qui faisait que tous les regards étaient tournés vers moi…J’avais même un peu peur. Quelqu’un m’a dit «papa, tu es un prêtre, un homme de Dieu et ils (les mauvais esprits) ont peur. » Je suis allé prier tout de suite après.

Les gens viennent me réveiller la nuit. Un monsieur est en train de faire une cérémonie avec quelques petits cercueils en bois qu’il fabrique pendant la journée. Les gens semblent distinguer avec un peu de lumière des choses qui ressemblent à des crânes. Tout le monde a peur dans la tente. Je vais voir, je m’approche du monsieur et je lui demande d’arrêter. Ce qu’il fait tout de suite. Je lui demande de sortir de la tente et d’aller passer le reste de la nuit près de ceux qui assurent la sécurité. Le lendemain, je prends un peu de temps pour parler avec lui. Il me dit que ces cercueils sont pour lui comme des enveloppes pour expédier ses lettres aux autorités du pays. C’est la même personne qui m’a dit un jour qu’il avait reçu une révélation et qu’il se présentait pour enseigner le Pentateuque à ceux de nos jeunes qui viennent de commencer la première année de théologie. Après, j’ai appris que le même monsieur fabriquait aussi des avions et des véhicules, en bois, mais sans moteur et sans pneus. Dommage !

Avant-hier, vers minuit, une dame est décédée dans le site chez nous. Il fallait trouver les moyens pour son enterrement. La cotisation des gens donnait un peu moins que 30 euros. Il fallait compléter pour acheter un cercueil et payer les autres frais pour les couvertures, draps, transport pour le cimetière…. Les ONG ne s’occupent pas des morts.

Il faut réhabiliter ou construire  une douzaine d’abris (tentes) pour les déplacés ; une ONG s’en occupe. Je dois veiller à ce qu’aucune de ces tentes ne soit trop proche de nos chambres. Nous aurons alors un peu plus de calme, peut-être.

En effet, telle que la situation est actuellement, nous risquons d’avoir ces quelques milliers de gens avec nous encore pour quelques mois. J’espère qu’ils pourront fêter Noël 2016 et le nouvel an 2017 chez eux. Pour cette année, ils seront encore chez nous. Ca sera leur troisième Noël et nouvel an avec nous.

Le Saint Père est venu pour sa visite pastorale du 29 au 30 novembre. Beaucoup de préparations. Il y avait aussi un grand dispositif de sécurité ! Tout s’est bien passé, heureusement. Il a semé des paroles de paix, de réconciliation et de justice. Il a semé amour et vie pour tous parce que c’est possible, parce qu’on est tous frères et sœurs. On va voir maintenant en quelle terre est tombée sa parole. Aujourd’hui, il y a referendum pour les nouvelles Constitutions du pays. Il y a eu beaucoup coups de feu et de canons depuis très tôt ce matin.

C’est le temps de l’Avent et puis c’est Noël. C’est le temps de la conversion puis d’accueil de la Parole. C’est chacun et nous tous qui sommes invités à travailler pour la justice et pour la paix. C’est certain qu’il y a des pas dans ce sens que beaucoup essayent de faire, mais la route à faire reste très longue. Et cela, pas seulement ici chez nous, mais un peu partout dans le monde. C’est un peu partout que les gens aspirent à vivre dans la paix.

Cette année, nous avons 51 jeunes qui suivent leur formation dans la maison. Trente six parmi eux résident dans la maison. On essaye de les aider, à les accompagner à devenir de bons pasteurs. Pour cela, ils doivent devenir de grands amoureux de la Parole de Dieu, de grands amoureux de Jésus Christ, avec une grande passion pour les gens qui leur seront confiés. Quelques milliers leur sont confiés dès maintenant.

Enfin, parmi les formateurs, il y a un confrère scheutiste.

Cela me donne joie,  force et courage.
Un très grand merci pour vos prières et pour votre aide pendant ces 3 longues années. Sans cela ces années auraient été encore plus longues et plus dures.

J’ai commencé à écrire ces infos début décembre. Mais une forte crise de malaria (paludisme) m’a beaucoup fatigué et m’a cloué au lit pendant quelques jours. C’est seulement depuis quelques jours que je me sens de nouveau un peu mieux et que je commence à travailler normalement. Eh oui, le corps a des limites et on doit les accepter.

Joyeuse fête de Noël, bonne fin d’année 2015 et  heureuse année 2015, avec beaucoup de paix, chaque jour.

Merci, merci de tout cœur, pour ce que vous êtes et pour tout ce que vous faites. Que Dieu vous bénisse. Qu’il vous comble de bienfaits pour la nouvelle année.

Courage et je vous promets mes humbles prières. Nous espérons toujours que demain sera un peu mieux qu’hier et aujourd’hui.

Alors, on continue avec espoir.

Unis dans la prière.

Pendant que je termine ces informations, il y a des coups feu et de canon et les gens, et nous tous, nous avons peur… C’est trop. Pourvu que cela ne dure pas, pourvu qu’il n’y ait pas de sang qui coule encore… Je me presse d’envoyer ce message parce qu’on ne sait jamais si la connexion Internet va s’arrêter après.

 

Edouard Tsimba,